dimanche 5 mars 2017

Le septième Château du Diable (1945) -3

Suite et fin de ce récit pour enfants.


  Ce n'était qu'un rêve !





Le septième château du diable   (exemplaire de la Bibliothèque nationale de France.) - Cl. de l'A. 

Commentaires


L'édition
      Peu d'informations sur l'éditeur J. et R. Sennac qui semble être d'abord une imprimerie située au 54, rue du Faubourg Montmartre (Paris 9e), travaillant essentiellement dans le domaine scientifique et technique (chimie, énergie, géologie, hydraulique, médecine), entre 1943 et 1968, imprimant aussi pour le CNRS ou Gauthier-Villars, si l'on en juge par les 492 titres moissonnés dans  le catalogue général de la Bibliothèque nationale.

     La collection "Publi-Paris" est tout aussi peu renseignée avec seulement trois titres recensés qui ont en commun la mention de l'Imprimerie de Sceaux mais sans que l'on sache si J. et R. Sennac sont les éditeurs des trois ouvrages :

-  Jean Routier. Le Septième château du diable. Texte et dessins de Jean Routier. Paris, J. et R. Sennac ; (Sceaux, Impr. de Sceaux), 1945. In-8° (220 x 210), [15 p.] n. p., fig., couv. ill. 15 fr.
- Alice Routier. Le Lézard d'or. Texte et dessins d'Alice Routier. Sceaux :  Impr. de Sceaux, 1945. In-8° (220 x 210), [15 p.] n. p., fig., couv. ill. 15 fr.
 - Jean des Brosses. La vengeance des Serivano. Couverture et dessins de J. Renusson. Sceaux :  Impr. de Sceaux, 1945. In-16 (180 x 135), 64 p., fig., couv. en coul. 20 fr. 

     Collection avortée ? Il est intéressant de relever dans cette courte liste le nom d'Alice Routier (1913-2010), fille unique de Jean, qui a donc publié une brochure identique à celle de son père mais que je n'ai pu encore consulter. 
     Le prix de la brochure est de 15 francs, soit 1,88 € en utilisant le calcul du pouvoir d'achat du franc en euro 2016 par l'INSEE. Autre évaluation, celle du tarif de la lettre simple (2 francs en 1945) soit l'équivalent de 7,5 affranchissements, ce qui représenterait aujourd'hui 5,45 €.

 L'histoire
     L'intrigue est simple : un petit garçon, impressionné par l'image d'un diable bien humain vue dans un livre, rêve qu'il est enlevé par ce personnage et transporté, avec son chien Bouboule, dans un château où tous ses désirs sont satisfaits ; des salles sont remplies de jouets, il dispose d'une salle de cinéma, peut se promener à cheval, conduire un petit train, manger des "merveilles patissières". Mais à la suite d'une désobéissance - l'utilisation d'une clé d'or, interdite -, il est frappé par l'ENNUI. Il en vient à regretter son cadre quotidien, ses jouets cassés et ...ses parents.  Pénétrant à nouveau dans la chambre interdite, il déclenche une catastrophe : il est jugé par des collaborateurs du diable et condamné, s'il veut rentrer chez lui, à abandonner Bouboule, ce qu'il refuse avec énergie.  Mais tout se résout car, alors que le château s'écroule, il se réveille en constatant qu'il a fait un cauchemar.

     L'image du diable ordinaire fait penser au film de Marcel Carné Les visiteurs du soir (1942) avec son château tiré des Très Riches Heures du duc de Berry. Quant au déroulé et au dénouement (un rêve qui permet tous les voyages et tous les jeux ; le réveil d'une sieste due à "une digestion laborieuse"), il évoque Little Nemo, bande dessinée créée par l'auteur américain Winsor McCay en 1905, et ses indigestions. Mais Antoine Sausverd nous rappelle fort opportunément, sur son site Topfferiana, que "L’onirique était un thème récurrent dans les histoires en images du XIXe siècle", et que Job avait été précurseur en fournissant à la Maison Quantin, en 1886, une planche intitulée « Un rêve agité » qui aurait pu influencer Winsor McCay [1]. Les sources d'inspiration ont donc pu être multiples.

     Mais d'où vient le titre ?  Du théâtre ? Est-il inspiré du spectacle "Les sept châteaux du diable", une féérie en 3 actes et 18 tableaux d'Adolphe Dennery et Charles Clairville [2], jouée en 1844 et reprise en 1876 ? Dans cette pièce, Satan s'intéresse à Pornic et à deux jeunes filles de pêcheur qui avaient fait vœu, si leur père rentrait sain et sauf d'une tempête, de faire un pèlerinage ; Satan décide alors de leur faire traverser les sept châteaux du diable dont il a confié la garde aux sept péchés capitaux, afin de tenter de les perdre. Bien évidemment, il n'y parvient pas. Cet ensemble de tableaux mettant en scène l'Envie, l'Orgueil, l'Avarice, la Paresse, etc. connut un très grand succès, notamment lors de sa reprise de 1876 à 1878 au Châtelet, avec environ 450 représentations dont des matinées pour les enfants. Une autre reprise est signalée, entre décembre 1895 et avril 1896 [3]. Enfin, un film muet - féérie en 40 tableaux - en fut tiré en 1901, réalisé par Ferdinand Zecca et produit par Pathé, actuellement en ligne [4].

     Dans le récit, l'image de diable qui avait impressionné Jean-Luc était tirée d'un livre "relié, avec des gravures", dont "le titre s'offre en grosses lettres noires : L'Homme qui a vendu son âme au diable". Un tel ouvrage existe, sous un titre un peu différent et, à ma connaissance sans gravures. Un roman de Pierre-Gilles Veber (1869-1942), L'homme qui vendit son âme au diable, parut en 1918 dans La Revue de Paris, puis chez Calmann-Lévy en 1919 [5]. Il en fut tiré un film muet de Pierre Caron (1921) avec Charles Dullin, une opérette en 4 actes jouée à la Gaîté lyrique (1929), et enfin un film de Jean-Paul Paulin en 1943.

Le château
     La couverture représente le "château magnifique", "au centre d'un sombre parc à la française".

Le septième château du diable. Détail de la page de couverture (coll. part.) - Cl. de l'A.

      Les castellologues consultés n'ont pas encore identifié le modèle utilisé pour ce dessin. Selon eux, l'agencement des volumes semble bien s'appuyer sur un château existant. Les tours à mâchicoulis plus hautes que les courtines, elles-mêmes pourvues de hourdage, sont caractéristiques du XIVe siècle, tandis que le corps de logis, avec ses larges baies, son enfilade de lucarnes, ses cheminées massives orienteraient vers le XVIIe ou le début du XVIIIe siècle. A l'extrême droite, le mur pignon surmonté d'un double-bulbe pourrait orienter la recherche.  

Bouboule et autres détails
     Ce petit récit contient des détails matériels intéressants sur l'époque de la fin de la guerre, que ce soit une liste de jouets, par exemple les "carabines Euréka", marque célèbre de jouets, active entre 1890 et 1972, qui fabriquait notamment des voitures à pédales dans son usine de l'Eure [6], ou la liste des gâteaux. On notera aussi l'autorail représenté en pleine page - dont les spécialistes nous diront le type - et l'appellation de Wattman  qui est le nom donné au conducteur d'un tramway [7].

     Un mot sur le chien : Bouboule [8], un bouledogue ; Jean Routier avait déjà utilisé ce nom dans le défet mystérieux de Noël 1925, "Riri et Bouboule" (cf. billet du 24 décembre 2015). En attendant une galerie des chiens de Jean Routier, voici quelques images de Bouboule scannées sur un meilleur exemplaire de la brochure et deux dessins tirés d'un carnet de croquis (vers 1929) de Jean Routier récemment consulté.





                                 Le septième château du diable. Détails  (coll. part.) - Cl. de l'A.                                                                                                                                             




Jean Routier - Carnet de croquis (coll. A.Z.) - Cl. de l'A.




Notes

[1] http://www.topfferiana.fr/2008/11/le-petit-lucien-au-pays-des-reves/
Voir aussi http://www.topfferiana.fr/2015/01/ninette-patapon-un-little-nemo-a-la-francaise/
On peut enfin consulter l'article rêve rédigé par Thierry Groensteen dans le dictionnaire esthétique et thématique de la bande dessinée, en septembre 2013 (http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article616)
[2] Texte consultable en ligne : https://archive.org/details/lesseptchteauxdu00denn
[3] Jean Routier, né en mars 1884, aurait donc pu y assister.
[4] https://www.youtube.com/watch?v=739Q9kHNXUo - Voir le détail des tableaux sur http://grimh.org (groupe de réflexion sur l'image dans le monde hispanique). Le film a été projeté au Salon des Abonnés du Figaro, le 7 janvier 1904 (Le Figaro, 7 janvier 1904).
[5] Treizième édition en 1924. Plusieurs comptes rendus donnent à cet ouvrage le titre L'Homme qui a vendu son âme au diable, par ex. Les Potins de Paris du 31 juillet 1919, La Rampe du 1er novembre 1925, Le Journal du 29 mars 1926.
[6] http://www.voitureapedales.com/category/fusils-carabines-pistolets-tirs-a-fleches-a-plombs-eureka/
[7] C'était d'abord le nom donné au premier tramway électrique français inauguré à Clermont-Ferrand en janvier 1890.
[8] "le père Bouboule", "le bon Bouboule", "son ami Bouboule", "le brave Bouboule".



mercredi 28 décembre 2016

Le septième Château du Diable (1945) -2

 

Suite de ce récit pour enfants.


 Au bout de quelques jours, l'ennui survient...




samedi 24 décembre 2016

Le septième Château du Diable (1945) - 1


     Parmi les satisfactions procurées par cette recherche figure la découverte à la Bibliothèque nationale (département Littérature et art) d'une brochure écrite et illustrée par Jean Routier, il y a 71 ans, que j'ai eu l'autorisation de consulter en dépit de son mauvais état et de photographier [1]. En voici d'abord la description bibliographique :

 Le Septième château du diable. Texte et dessins de Jean Routier. Paris : éditions J. et R. Sennac ; (Sceaux, Impr. de Sceaux), 1945. In-8° (220 x 210), n.p. [16 p. ], fig., couv. ill. (collection Publi-Paris).

 Ce billet fournit les photographies de la couverture et des premières pages de ce récit pour enfants.











Notes

[1] http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb325898267. Depuis lors, cette brochure a été numérisée, mais la version numérique n'est consultable que dans les salles de recherche de la BnF.




dimanche 28 août 2016


Jean Routier, victime de la mise en page (1925)

     La bibliothèque Forney [1] conserve, dans un dossier de défets, un dessin de presse de Jean Routier, intitulé "Les sauveurs du Franc" ; une mention manuscrite (Le Journal, déc. 1925) en précise l'origine. Mais, le dépouillement de ce quotidien dans Gallica n'a pas permis de le retrouver parmi les journaux de ce mois. J'ai d'abord pensé à une erreur de référence jusqu'au moment où j'ai, à nouveau, rencontré ce dessin dans la collection réunie par la petite nièce de Routier, cette fois avec une date précise : 3 décembre 1925.

Le Journal du 3 décembre 

Défet - Bibliothèque Forney, Ville de Paris - Cl. de l'A.
























Défet (doc. de SZR) - Cl. de l'A.
 

      Pourtant, l'édition  du Journal du 3 décembre, numérisée dans Gallica, figure un tout autre dessin, signé par Joseph Hémard.

 Le Journal 1925-12-03
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


      Une vérification, simple, s'imposait, celle du verso des dessins. Les deux versos - celui du dessin (découpé) de Routier et celui du dessin de Hémard - coïncident : il s'agit bien de la page 2 du Journal du 3 décembre [2]. L'explication ne peut venir que d'une modification intervenue entre deux éditions. Celle de Gallica appartient à l'édition du matin (5 heures), tandis que celle des défets est sans doute antérieure [3]. Reste à se demander pourquoi. La censure est peu vraisemblable. Le changement de dessin est sans doute provoqué par une nécessité technique, permise par la récente innovation, en place dans la grande presse depuis le 1er mai 1924 : le passage de 6 à 7 colonnes et la mise en page "à tiroirs" permettant de modifier la une en fonction de l'actualité [4]. Dans notre cas, le dessin humoristique de première page est passé de 2 colonnes (Routier : col. 4 et 5) à 3 colonnes (Hémard : col. 3 à 5) pour une hauteur moindre. Seule la comparaison entre deux exemplaires complets appartenant respectivement à l'édition du soir et à celle du matin permettrait de valider cette hypothèse. L'actualité de la nuit pourrait justifier ce changement de une. En effet, on craignait le renversement du ministère Briand, difficilement constitué le 28 novembre. Mais à l'issue d'une discussion entamée par les députés le 2 décembre à 11h00, le vote fut favorable au gouvernement mais les résultats n'en furent connus que le 3 à 4h30 du matin [5]. Il fallut donc modifier la une en moins d'une heure.

Le dessin    

     Même si cela n'affecte que rarement les dessins de presse, ce genre d'incident est à prendre en compte lors de la constitution d'un corpus. En effet, ce dessin fut sans doute moins diffusé à Paris qu'en province et son absence de la collection du dépôt légal l'aurait exclu du catalogue sans la présence de défets conservés par le fait du hasard. 
     Un mot sur le dessin. Le gouvernement est empêtré dans des difficultés budgétaires et doit trouver des liquidités (2,640 milliards) avant le 8 décembre. Les journaux énumèrent les pistes envisagées par le ministre des Finances, Louis Loucheur, notamment des augmentations d'impôts. Dans ce contexte le "cheval à phynance" mis en scène par Routier évoque bien sûr celui du Père Ubu (1896) ; dans la pièce de Jarry (1896), le Père Ubu part en guerre monté sur son cheval à phynance dont on sait qu'il était en bois et à roulettes. De nos jours, les économistes et hommes politiques emploient parfois l'expression "pompe à phynances" en l'attribuant à Jarry  chez lequel je ne l'ai pas trouvée. Si l'on voulait demeurer fidèle à la lettre de Jarry, il  serait peut être plus approprié d'évoquer "le voiturin à phynances", ce véhicule qu'utilisait le Père Ubu pour rançonner les paysans :

"Père Ubu. — Je viens donc te dire, t’ordonner et te signifier que tu aies à produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à phynances. (On apporte le voiturin.)
Stanislas. — Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à la Saint-Mathieu.
Père Ubu. — C’est fort possible, mais j’ai changé le gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système, j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai." [6]

     Enfin, ce dessin témoigne du goût de Routier pour le dessin politique dont on sait qu'il le pratiquera régulièrement dans Le Cri de Paris entre 1931 et 1939. Dans Le Journal, ses publications sont plus irrégulières : aucun dessin en 1924 mais trois en décembre 1925. J'en ignore les raisons.
     Voici ses deux autres dessins du mois, toujours relatifs aux finances.
- Le premier, du 12 décembre, joue sur deux sens  mot "imposer"  : soumettre à l'impôt ; obligé à accepter. Formellement, on notera que  Routier s'est inspiré d'un dessin d'Abel Faivre (du 22 juin 1924) dont il reprend le schéma mais en en détaillant le décor et surtout en en transformant complètement le sens.


 Le Journal 1925-12-09 - 
Défet - Bibliothèque Forney, Ville de Paris - Cl. de l'A.
























Dessin d'Abel Faivre
 Le Journal 1924-06-22
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

























- Le second, du 17 décembre, fait allusion à la regrettable inflation, jugée détestable mais indispensable car corollaire du déficit budgétaire et des avances consenties par la Banque de France au Trésor.


 
 Le Journal 1925-12-17 - 
Défet - Bibliothèque Forney, Ville de Paris - Cl. de l'A.

     Le jour où parait ce dernier dessin, Le Journal annonce à ses lecteurs que Loucheur, démissionnaire depuis la veille après son désaveu par la Commission des Finances du Palais Bourbon, est remplacé au ministère par Paul Doumer. Un nouveau plan d'assainissement des finances se prépare...



Notes

[1] Bibliothèque spécialisée de la Ville de Paris.
[2] Plus précisément, un extrait de l'épisode 40 du feuilleton "La tragique croisière du Calypso", roman de Arnould Galopin.
[3] Je ne connais ni le nombre, ni les horaires des éditions du Journal. En 1914, Le Petit Parisien avait 7 éditions : la première, celle de 17 h. destinée à la province éloignée ; la dernière à 4h30 pour Paris (Gilles FEYEL.- La presse en France des origines à 1944. Histoire politique et matérielle. 2e éd., Ellipses Éditions, 2007, p. 138-139.
[4] FEYEL 2007, p. 163.
[5]  298 voix contre 113. Journal Officiel de la République Française. Débats parlementaires. Chambre des députés, 3 décembre 1925(séance du 2 décembre).
[6] Ubu Roi, Acte III scène IV [ https://fr.wikisource.org/wiki/Ubu_roi_(1896)]

Annexe

La page 2 du Journal daté du 3 décembre 1925 et le verso du défet portant le dessin de Routier.




Le verso du dessin de Routier sur le défet de la bibliothèque Forney occupe les colonnes 3 et 4 de la page 2 du Journal daté du 3 décembre 1925, soit les colonnes 4 et 5 de la page 1.

dimanche 26 juin 2016

Inondations et grèves en novembre 1910


        L'actualité atmosphérique et sociale du mois de juin 2016 me fournit l'occasion d'exhumer un dessin particulier de Jean Routier. C'est en effet son premier dessin publié - du moins actuellement repéré. Il parait dans Le Rire, passage obligé de la profession, le 26 novembre 1910. Routier a alors 26 ans.


La Grande Saboteuse - Bon Dieu ! Est-ce qu'elle serait aussi de la C.G.T. ?
 Dessin de Routier
 Le Rire, 408, 26 novembre 1910
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France 


     J’avoue beaucoup aimer ce dessin, remarquable par l'économie du trait et le réalisme des attitudes. Il me fait invariablement penser au couple du Petit Cirque de Fred. Mais la justification du dessin de ce couple inquiet de la montée des eaux est dans la légende. Routier, comme il le fera souvent par la suite, y télescope deux séries d'événements : les inondations et les troubles sociaux. Inévitablement, le lecteur se demande qui est réellement la Grande Saboteuse : la Seine ou la centrale syndicale ? 

La crue de la Seine de novembre 1910


     On connaît la crue centennale de janvier 2010 avec un niveau  maximum de 8,62 m enregistré le 28 janvier au pont d'Austerlitz et ses inondations catastrophiques largement relatées par la presse. Mais à la mi-novembre, un fort régime de précipitations laissa craindre le retour d'une puissante crue. On s'inquiéta. Les journaux (voir par exemple Le Journal ou Le Petit Parisien) publiaient chaque jour des communiqués avec des cotes : 5,13 m le 14 novembre au Pont d'Austerlitz ; 5,25 m le 15 ; 5,92 m le 19 et enfin 6,01 m le matin du 20 novembre alors que la prévision était de 6,20 m. Ensuite la décrue fut assez rapide et le sujet disparut des quotidiens dès le 24 novembre. Une crue moyenne, voire majeure, mais pas exceptionnelle ; la Loire fut davantage touchée que la Seine...

Le Petit Journal, supplément illustré, dimanche 27 novembre 1910
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


La C. G. T.


     La loi Waldeck-Rousseau de 1884 autorisait les organisations ouvrières. La Confédération générale du Travail (CGT), créée en 1895, est le premier syndicat interprofessionnel national. D'une histoire complexe, retenons les tensions entre deux lignes politiques : l'orientation révolutionnaire de la direction confédérale, depuis le Congrès de Montpellier (1902), qui se manifeste par des conflits avec le gouvernement ; un courant réformiste qui est décrit comme puissant mais qui mit beaucoup de temps à s'imposer. Entre 1906 et 1909, la CGT avait lancé ou soutenu une série de grèves dures mais qui furent brisées par Clemenceau. Léon Jouhaux, élu secrétaire général en juillet 1909 pour dénouer une crise interne consécutive aux échecs de terrain, était, à ses débuts, hostile à une politique de réformes et partisan de l'action directe, notamment par le biais de mouvements de grève.Ce n'est qu'à partir de 1912 que sa position devint plus pragmatique, son passage au réformisme étant généralement daté de la première guerre mondiale [1]
     La dernière grande offensive fut celle des cheminots (8-19 octobre 1910) conduite par le syndicat national des chemins de fer : la revendication d'un salaire minimum journalier de cinq francs lui donna son nom de "grève de la thune" (appellation populaire de la pièce de cinq francs ou cent sous). Le gouvernement Briand utilisa différents moyens pour la briser : intervention de la troupe, arrestations, révocations, et enfin accusation d'une organisation nationale de sabotage [2].





Le Petit Journal, samedi 15 octobre 1910
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


      Un mot sur ce terme qui fait alors débat au sein des organisations syndicales, à la tribune de l'Assemblée et dont la presse se fait écho. Le sabotage est une tactique de lutte prônée par les syndicalistes révolutionnaires. L'ouvrage de Guillaume Davranche, journaliste et chercheur, "Trop jeunes pour mourir", consacré à l'histoire du mouvement libertaire entre 1909 et 1914 en détaille les conceptions et les pratiques  qui vont de la grève du zèle à la destruction des équipements et au vandalisme [3]. On y apprend que la police a dénombré 3000 actes de sabotage d'octobre 1910 à juin 1911, dont par exemple des coupures de lignes téléphoniques ou télégraphiques pendant la grève du rail. Mais alors que le sabotage ouvrier avait été adopté par la CGT lors de son congrès de Toulouse en 1897, sur la base d'un rapport intitulé "Boycottage et Sabottage" [sic], l'attitude des syndicalistes face à ce mode d'action n'était pas unanime et surtout évolua. Sébastien Albertelli, agrégé d'histoire, détaille les prises de position et écrit : "Paradoxalement, c'est au moment où ses détracteurs associent le plus étroitement le sabotage à la confédération [entendez la CGT] que celle-ci prend ses distances avec cette pratique." [4]








Le Petit Journal, supplément illustré
dimanche 13 novembre 1910
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



















Évocations


     Chacun pourra, au gré de ses préférences, consulter tel ou tel journal parmi les nombreux titres mis en ligne sur Gallica et sans doute y faire des découvertes. Je livre ici quelques-unes de celles que j'y ai faites.

     Le Journal du mercredi 16 novembre 1910 nous offre, en une, un bel exemple de juxtaposition susceptible d'avoir inspiré Routier : "La montée de la Seine donne de nouvelles inquiétudes" et "La défense patronale contre la CGT".



Le Journal, mercredi 16 novembre 1910
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
 
     Le Rire du 12 novembre 1910 a sélectionné, pour sa rubrique "Le rire à l'étranger", un dessin de Thomas Theodor Heine (1867-1948), extrait de Simplicissimus, hebdomadaire satirique allemand "qui nous prédit la royauté comme issue de nos crises sociales". Il est reproduit en noir et blanc avec une légende traduite, mais on peut facilement en admirer la version en couleur sur le merveilleux site consacré à Simplicissimus [5].
 
 Le Rire, 406, 12 novembre 1910
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
 

Légende [traduite de l'allemand] :
Après la grève des chemins de fer
- C'était un simple ralentissement de la circulation, ma chère République, mais il faut vous méfier : la prochaine crise serait mortelle. 
Nach dem Eisenbanherstreik
Dessin de Thomas Theodor Heine
  Simplicissimus, 31 octobre 1910
Bibliothèque de Weimar


      Dans le même numéro du Rire, un dessin peu connu de Gus Bofa évoque aussi la CGT, à travers l'image de Bibendum, "gonflable, gonflé et dégonflable" pour reprendre l'expression de M. Potocki [6].



Dessin de Gus Bofa
 Le Rire, 406, 12 novembre 1910
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

     Ces deux événements - inondations de janvier puis de novembre et grèves de l'automne - ont marqué les esprits. Le Supplément illustré du Petit Journal les retient comme marqueurs de l'année 1910, dans une étonnante allégorie de couverture. L'article "L'explication de nos gravures" justifie leur rapprochement par un point commun, le sabotage : "sabotage des hommes, sabotage de la nature". Mais ce que ne dit pas le texte et que montre l'image, c'est l'opposition entre deux mondes, ouvrier et paysan. Alors que des nuages noirs s'amoncellent au dessus d'un déraillement volontaire, salué par ses auteurs brandissant un drapeau rouge, l'avenir radieux est celui du labeur rural qui sème et récolte ; Marianne repousse de la main l'anarchie de 1910 pour tourner son regard vers le calme et l'ordre qu'elle espère en 1911. 




Le Petit Journal, supplément illustré
dimanche 1 janvier 1911
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
 


Notes


[1] NARRITSENS (André).- "1908-1910 : crise à la CGT". Les Cahiers de l'Institut d'histoire sociale - CGT, 111, septembre 2009, p. 6-11. En ligne : http://www.ihs.cgt.fr/IMG/pdf_DOSSIER_111.pdf   
[2] VINCENT (Pierre), NARRITSENS (André).- "La grève des cheminots d'octobre 2010". Les Cahiers de l'Institut d'histoire sociale - CGT, 115, septembre 2010, p. 6-11. En ligne : http//www.ihs.cgt.fr/IMG/pdf_1726_CIHS_115.pdf
[3] DAVRANCHE (Guillaume).- Trop jeunes pour mourir : ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914). Préface de Miguel Chueca. Montreuil : L'Insomniaque ; Paris : Libertalia, 2014, 543 p. Une 2e édition, 2016, 558 p., comporte une annexe sur le sabotage ouvrier (1909-1913), intégralement disponible en ligne : http://tropjeunespourmourir.com/post/139901535950/le-sabotage-ouvrier-1909-1913
[4]  ALBERTELLI (Sébastien).- Histoire du sabotage. De la CGT à la Résistance. Paris : Perrin, 2016, 492 p. Chap. 1 : Syndicalisme et sabotage.
[5] http://www.simplicissimus.info/uploads/tx_lombkswjournaldb/1/15/15_31_501.jpg. Chaque numéro de la revue (collection de la bibliothèque de Weimar) est numérisé et consultable aisément sur ce site : 
J'invite aussi à se reporter au site de Michel Lagarde (https://magalerieaparis.wordpress.com/category/simplicissimus/) qui comporte une utile notice sur cette revue.   
[6] POTOCKI (Margarethe), "Gonflé, mais pas gonflant !" Bibendum : un personnage publicitaire prend son autonomie, Ridiculosa, 12, 2005 (Caricature et publicité), Brest, EIRIS-UBO, p. 219-234.  En ligne : http://www.caricaturesetcaricature.com/article-10213456.html.
Cet article ne mentionne pas le dessin de Bofa.